Nouvelle rubrique.
Je suis en train de poursuivre ma lecture de « La petite Poule d’eau ». Gabrielle Roy. Ça peut sembler vieux comme ça, mais je ne suis pas du genre littérature contemporaine, puisque j’ai surtout baigné dans les vieilles choses à l’université, dans mon jeune temps.
Bref… j’ai toujours voué une admiration profonde pour Gabrielle Roy, même si la plupart des étudiants au cégep détestait notre prof de nous faire lire « Bonheur d’occasion », que j’ai lu et relu maintes fois depuis ce temps, avec à chaque fois une lecture différente, mais un plaisir sans cesse renouvelé.
Il y a 8 ou 9 ans de ça, alors que j’étais couchée sur la chaise d’un chiropraticien coin St-Denis et St-Joseph à Montréal, lui et moi discutions littérature, comme toujours, puisque je trimballais à chaque fois un bouquin que je devais terminer vite vite vite pour en commencer un autre vite vite vite pour vite vite vite penser arriver à faire quelque chose avant la mi-session.
Ce doc, beau et anglophone, me racontait ses lectures de son accent anglais sexy. Il semblait aussi passionné par les lettres que par les vertèbres de ses patientes. Un jour, il me racontait son bonheur d’avoir découvert « La petite poule d’eau ». Je connaissais le livre sans l’avoir lu, évidemment, et lorsque j’ai vu la petite poule sur les tablettes d’une librairie d’occasion, quelques années plus tard, j’ai tout de suite acheté le livre en pensant à ce doc que j’aimais bien.
Curieusement, Gabrielle Roy est née au Manitoba, comme ce doc à lunettes. L’histoire de cette poule d’eau, qui est en réalité un lieu perdu dans le nord du Manitoba, mais surtout une école perdue, un lieu d’apprentissage, de connaissances, qui signe inévitablement le début de la fin de cette vie reculée… l’histoire de cette poule d’eau, donc, qui traduit en même temps un malaise entre la connaissance et l’ignorance, et entre le Canadien-Français de petite culture et l’Anglo en qui nous retrouvons tout le savoir, la culture, la richesse. La petite poule, re-donc, regroupe une famille qui vit sur l’île de la Petite Poule d’Eau. Une île fort reculée, au nord de la province, et sur laquelle la seule culture que nous pouvions y trouver était celle des moutons et des enfants Tousignant.
C’est l’histoire de l’Histoire. L’histoire de la culture en dérive qui, une fois son chemin retrouvé, ne désire plus le quitter. C’est l’histoire d’une mère de famille (tiens donc!) fort souriante, dévouée, enjouée, qui fait des enfants pour peupler son île, et qui leur octroie des prénoms triples pour combler ce vide insulaire. Roberta-Louise-Célestine. André-Amable-Sébastien. Joséphine-Yolande. « Comme pour mieux peupler la solitude où elle vivait, Luzina avait donné à chacun de ses enfants toute une kyrielle de noms d’après les grands de l’histoire ou tirés des rares romans sur lesquels elle avait réussi à mettre la main. » Joli, non?
Un jour, l’idée lui vient de fonder une école pour sa myriade d’enfants. Gênée malgré sa verve, puisqu’à l’époque les francophones étaient nécessairement timides devant un anglo, elle écrit au gouvernement du Manitoba son désir de construire une école, sur son île, pour ses enfants. Luzina fait tellement d’enfants que j’en ai perdu le compte. L’école se construit tranquillement, les bureaux, l’estrade, les effaces et les craies. Une maîtresse d’école arrive, qui souffle aux enfants ce désir d’apprendre.
Tranquillement, mais efficacement, la conscience d’un monde autre que celui dans lequel ils vivent s’ouvre aux enfants. Un a un, ils quittent cette mère de leur monde pour en retrouver une autre : celle de la connaissance. Luzina finit par se retrouver seule, à 50 ans, avec son mari et son dernier bébé.
Je suis rendue là.
Je n’écrirai pas la splendeur et l’efficacité de l’écriture de Gabrielle Roy. Ma prose déficiente ne rendrait en rien la perfection de son écriture.
En voici toutefois un extrait, celui qui donne le ton au roman. Celui qui me donne envie de pleurer, parce que la perfection est une chose qui se pleure de bonheur, pour moi.
« Elle aimait naturellement écrire des lettres. Écrire au gouvernement ne l’avait pas trop embarrassée. Le gouvernement était bien un peu responsable de l’ignorance dans l’île de la Petite Poule d’Eau puisqu’il avait attendu tant d’années pour leur donner une école. D’ailleurs, le fait que le gouvernement ne connaissait guère le français l’avait mise à l’aise; il ne relèverait pas les fautes d’orthographes de Luzina. Les réponses du gouvernement, dactylographiées et en anglais, ne l’avaient pas énormément troublée. C’était la lettre de la maîtresse, d’une belle calligraphie absolument droite et sans ratures, qui, lui révélant la perfection que pouvait atteindre une lettre dans la forme et dans le fond, accablait Luzina. Désormais elle ne serait plus tout à fait heureuse en écrivant. Mais le sort en était jeté. Luzina l’avait fixé pour toujours dès le moment où elle avait fait appel à l’instruction. Sa destinée serait maintenant d’écrire. D’écrire sans fin. D’écrire jusqu’au bout de ses jours. »
par petite fadette | le 2009-06-29 08:59:54 | PERMALIEN
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